La Horde du Contrevent

Par Le Mamelouk
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« Ils sont l’orage marcheur ! Ils sont la foudre lente ! Ils sont de l’horizon les vingt-trois éclats de verre, les copeaux bleus et les tessons — j’annonce et vous présente, hirondelles et damoiseaux, nobles éologues et porte-drapeaux, la légende de cette terre : la Horde du Contrevent ! »

– Caracole –

Attention, pavé charolais inside.


Rares sont les livres qui m’ont tenu en haleine de cette façon, au point de m’enfiler des centaines de pages sans regarder l’heure une seule fois. La Horde du Contrevent d’Alain Damasio (récompensé par le Grand Prix de l’Imaginaire 2006) est d’après moi un pur chef d’œuvre, à dévorer sans modération. Mais avant de rentrer dans les détails, une petite présentation s’impose.

Imaginez un monde où le vent n’en finit pas de souffler. Qu’il s’agisse d’une légère brise, de rafales chargées de sable ou chariant des gravas et autres objets en dérive, l’air est en perpétuel mouvement. Le monde n’est qu’une bande de terre, dans l’axe est-ouest, bordée par les glaces. À l’ouest, l’Extrême-Aval, le bout du monde, où les vents viennent se briser sur la roche, et où vivent, enfermés, à l’abri, ceux que l’on appelle les « abrités ». À l’est, l’Extrême-Amont, la source du vent, là où personne n’a encore réussi à poser le pied. Le long de cette bande, des villages, des villes, bâtis derrière des murs d’enceinte protégeant des bourrasques, dont le nombre s’amenuise à mesure que l’on avance vers l’est, pays du vent levant.
À chaque génération, un groupe d’enfants est séléctionné, après une formation impitoyable, pour constituer la Horde. Ce groupe d’élite devra remonter jusqu’à l’Extrême-Amont, en contrant le flux incessant par la seule force de leurs chairs, afin de découvrir l’origine du vent qui gouverne ce monde, de comprendre, afin de peut-être pouvoir maîtriser cette force implacable.

Dans ce roman, nous suivons la vie de contre de la 34ième Horde menée par Golgoth neuvième du nom, déjà bien avancée dans son périple. En effet, parmi les membres de cette Horde, la plupart en font partie depuis le début, c’est à dire depuis le départ de l’Extrême-Aval, où ils étaient tout juste âgés de 10 ans. Nous les retrouvons alors que certains approchent la quarantaine. Voilà ce que cela signifie : 30 ans de contre, 30 ans de marche à pied pour remonter cette bande de terre, face au vent, 30 ans passés ensemble. Et on comprend que cela n’a pas dû être facile tous les jours, tant bien physiquement que mentalement. Des années à vivre avec les mêmes personnes, ne rencontrant que rarement des étrangers, lors des brefs passages dans les villes. Des décennies à s’entraider, à se supporter, à s’injurier, à s’aimer.

Parce que La Horde du Contrevent est avant tout une aventure humaine. Chaque membre est unique et indispensable. Chacun a sa fonction, sa personnalité, ses humeurs, sa vision de l’Extrême-Amont, sa sensibilité face au vent. Vingt-trois membres avec tous un rôle bien défini : Arval l’éclaireur, Oroshi l’aéromaître, Sov le scribe, Erg le combattant-protecteur etc. Leur vie est un combat perpétuel, contre le vent, contre leur enfance cruelle et ses souvenirs qui les rongent, contre leurs prédécesseurs, contre les autres.
C’est un véritable plaisir que de découvrir le périple de ces gens hors du commun, véritables héros acclamés sur leur passage, mais au final si seuls. À passer des années à vivre et à contrer ensemble, ils ne se sentent à leur place qu’au sein de la formation en goutte ou en diamant dans le Bloc, épaule contre épaule, à se frayer un passage au travers des bourrasques. Bien que très heureux de rencontrer des gens et de voir de nouvelles têtes, ils ressentent vite un malaise loin des autres. Ils ne font qu’un, se comprennent sans paroles, juste avec des regards ou des gestes. Les relations au sein de la Horde se nouent, se dénouent, les rires et les tensions font partie de leur quotidien.

Je ne peux m’empêcher d’illustrer les tensions qui peuvent régner entre certains membres avec la description d’Alme, la soigneuse du groupe, par deux personnes différentes, la douce Aoi et le rude Golgoth :

Aoi :

Qu’elle est jolie ce soir, à la lueur des lanternes à huile… Elle a pris le temps de se laver entièrement et ses cheveux châtain clair, encore humides, frisent. La longue robe verte jade qu’elle a revêtue fait ressortir ses yeux et ses formes. […] Steppe la regarde (c’est drôle) comme s’il la découvrait gironde pour la première fois.

Golgoth :

Le poids mort du troupeau, ouais, pire qu’un traîneau, la Capys : une vache à lait, au mieux. Sans lait. Et laide. À quoi elle sert, ce tas ? J’ai jamais compris les hordonnateurs là-bas dessus. Soigner quoi ? Soigner qui ? Si t’es malade, tu te bats, tu vas pas chougner dans les jupes d’une femelle qui va te donner un bol de soupe, caffi de feuilles de saule, à dégueuler du vert par les naseaux tout la nuit ! Et ça virevolte devant les matelots, avec son sac à patates, ça se croit regardable… Virez-moi ce boulis…

Mais je me laisse aller à divaguer, poussé par mon enthousiasme sans bornes. Parlons et partons plutôt du côté narratif de l’œuvre.

Si j’ai adoré ce livre à ne plus pouvoir en décrocher, c’est en partie grâce à la fluidité et l’intérêt de sa narration. Plusieurs raisons à cela, commençons logiquement par la deuxième.

Nous n’avons pas affaire ici à un seul narrateur : le récit nous est conté tour à tour par les différents membres de la Horde, divisant ainsi les chapitres en paragraphes. Ceci permet d’obtenir une narration qui n’est pas indigeste, mais surtout de nous faire découvrir les différents personnages et leur point de vue respectif. Et cet aspect est l’un des éléments les plus intéressants et les plus réussis de ce livre. En effet, chaque membre à sa propre façon de parler, du langage franc-parler voir grossier de Golgoth au langage technique d’Erg, en passant par le discours théâtral de Caracole ; c’est un véritable plaisir de lire les émotions et le caractère de chacun par le biais de l’écriture, on passe d’un style à un autre sans difficulté et avec engouement. Tout au long du récit, chacun des 23 membres va être narrateur, certains seulement le temps de quelques lignes, d’autres plus régulièrement, comme Sov le scribe, dont la fonction première est d’inscrire dans un cahier l’histoire de la Horde, pour laisser une trace de leur passage et éventuellement aider la Horde suivante.
Vingt-trois, ça fait beaucoup, heureusement l’auteur a choisi de représenter chaque personnage par un symbole. Les éditions Gallimard ont eu la bonne idée de fournir un marque-page listant les personnages avec leur symbole et leur fonction, se révélant très utile au début, nous évitant des retours incessants aux premières pages du livre où figure cette même liste.

Encore une fois, je ne résiste pas à l’envie de vous faire part de petits extraits montrant les différences de style, en prennant volontairement deux personnes au caractère très éloigné et à la verve très singulière. (Je ne vous en voudrai pas si vous passez directement à la suite. En fait, si, un peu.)

Golgoth, le traceur, le chef de file, un roc fait de muscles et de volonté à toute épreuve, décrivant la traversée de le flaque de Lapsane :

Ici, c’est le pays des cagouilles, du poiscaille et de la bouillasse. Faut pas chercher à poser la patte sur une motte, pas vouloir réfléchir à la trace sèche, ni quel îlot, bout de roc ou tas de bouse à moitié liquide va pouvoir te servir à te relever pour contrer à la franche — debout campé. Quand ça pleut ici, ça pleut pas à seaux, plutôt à la barrique de binouse, au tonneau de cent, ça te douche la couenne au jet, plus besoin de te laver petiot, mais ferme ta bouche, et boucle ton calbut, et va te jeter à la baille direct, histoire d’enquiller du mille au crawl… Vagues de face, et monte, et descend, et monte, et marche à mi-mollet dans la babotière, à mi-cuisses, mi-couilles, avance — trace gars, suit le Goth… Je les avais prévenus dans le Pack : y aurait plus de contre en goutte ou en delta, personne pour leur abriter le cul, tout le monde au même niveau, le groin dans l’eau, le baril derrière. C’est pas plus merdique qu’autre chose. Ça change. Vent plutôt bonnard, même. Sûr qu’on aimerait voir le mec là-haut, avec sa bouille ronde qui chauffe, de temps à autre. On n’a plus un poil de sec, les sacs schlinguent le moisi, les feux de Calli fument salement. Ça drache en continu, ouais, ça tape un peu sur les nervures le soir — surtout la nuit quand tu change trois fois de gâche parce que ton sac à viande prend une tronche de mare ou que t’es sur le passage de la rigole d’y a cinq minutes ou du ruisseau de demain. Mais au bout, faut pas oublier, faut le visser, faut se le bouler au bide quand tu rouilles des vertèbres en fin de journée : au bout, c’est Chawondasee !

Caracole, le troubadour (pour information, il parle toujours comme ça) :

Puisque je puis avancer quelques pistes, je me déroute et je l’annonce : le vif se pelote et se pilote, encore faut-il pour jongler avec sa boule, souple, je me défoule, qu’il y ait, à ses côtés, pas trop loin, passant par là, traversant la route sans doute, à l’ouest toute, quoiqu’il en coûte, un animal non banal et pas si mal, que nous baptiserons, pour les besoins de notre dialectique : l’animal syntaxique. Tous issus de la Grande-Mère, les animaux syntaxiques portent des noms ; des noms trognons, des noms sinon… Sinon rien, crénom ! Pour l’exemple, citons, sortis du bestiaire et du vestiaire : le massif Donc aux allures de gorce, le Lorsque sommeillant comme un loir, le Puisque, l’Autour de l’autoursier, nos amis les Vers, l’Ornicar — où est-il donc ? — l’Afinde et le Sibienque, et même le Quoique, qui dissone ! Chacun dans son rôle, chacun très drôle puisque dès qu’ils paraissent, ici ou là, quelque chose, soudain, se passe : une glace casse, hélas, des carpes se massent dans une nasse… et… Bon !

Vous aurez pu le constater, ces extraits illustrent parfaitement une autre raison de la fluidité de l’écriture : la ponctuation, et par extension la longueur des phrases. Ici, pas de tirades sans fin qui nous font oublier le début une fois arrivé au bout (genre Dune — attention j’aime beaucoup Dune, ne me faites pas dire ce que je n’ai pas dit), les phrases sont courtes, s’enchaînent et se déchaînent, la lecture s’en trouve facilitée. Le débit est rapide, il s’écoule comme le vent le long de la Bande de Contre. On peut ainsi s’enfiler des pages et des pages sans ressentir la moindre fatigue, en entendant presque le personnage parler de vive voix.

Alain Damasio se fait plaisir avec ses personnages, et cette narration à plusieurs voix lui permet de ne pas se cantonner à un seul style d’expression, pour notre plus grand plaisir de lecture. J’ai d’ailleurs trouvé en Caracole un personnage véritablement jouissif à lire. Toutes ses interventions, les histoires qu’il conte le soir à la Horde, chaque parole fait l’objet d’une recherche littéraire assez exceptionnelle. Par plusieurs fois je me suis surpris à sourire face à son discours enjoué et constamment décoré de rimes et autres jeux de mots. Un passage qui m’a donc beaucoup plus a été la joute verbale entre Caracole et un autre mec qui rigolait pas avec le verbe, un pro niveau manipulation du langage. Ce duel consiste en diverses épreuves, comme par exemple faire des phrases avec une seule voyelle, ou encore un concours de palindrome. Et c’est sacrément impressionnant ! Parce que niveau palindrome, à part Bob ou Anna, j’en connais pas des masses… Mais l’auteur nous propose ici des phrases complètes ! J’étais sur le Luc. (ouais, c’est pas un palindrome, je sais…). Même si certains pourraient voir ce passage comme un peu pédant de la part de M. Damasio, j’y vois pour ma part une superbe maîtrise du langage. En gros, j’ai kiffé ma race.

Devant un éloge pareil, on est en droit de se demander s’il n’y a pas quelques points noirs dans ce livre. Je n’ai rencontré qu’un seul passage qui m’a quelque peu déçu. L’épisode de la Fontaine pour le citer. Le schéma événement – énigme à résoudre – solution – tout le monde est content m’a fait l’effet d’un mauvais passage de Fantasy, qui n’était pas vraiment indispensable et qui cassait un peu l’ambiance. Mais à part ça, aucun reproche, c’est du tout bon.

Ce livre est tellement riche que je ne peux vous en offrir qu’une petite fraction dans cet article. J’aurais pu vous parler des différentes formes de vent, de la représentation de ces flux à l’aide de signes de ponctuation créée par l’auteur, de Norska, du vif, des Fréoles, des chrones. J’aurais tellement à dire sur ce livre, sur tous ces personnages auxquels on s’attache, sur leurs épreuves, chaque chapitre fait ressurgir des souvenirs formidables.
J’aurais mis au final des semaines à écrire cet article, de peur de ne pas être à la hauteur de ce livre, et un peu par flemme aussi, mais moins. On ne s’improvise pas critique littéraire comme ça, mais j’espère quand même vous avoir donné envie de découvrir cette merveille qu’est La Horde du Contrevent.
Petit conseil : le livre nous plonge directement dans l’action, avec son langage et ses termes propres, pouvant faire paraître le livre difficile d’accès au premier abord ; surtout, ne vous arrêtez pas là, poursuivez, j’ose espérer que vous ne le regretterez pas.

Et s’il y a une chose que je souhaite, c’est que jamais, au grand jamais, un incapable en manque d’inspiration aie la fâcheuse idée d’adapter ce livre au cinéma. À de rares exceptions (ça reste encore à voir), toutes les adaptations que j’ai pu voir sont mauvaises (et c’est un euphémisme) par rapport aux œuvres d’origine (Je suis une Légende, mais pitié quoi…). Je pense que si ça arrivait un jour, j’en pleurerais.

Je possède l’édition Folio SF, mais il est à noté que ce livre est d’abord sorti en 2004 aux éditions La Volte accompagné d’un CD audio, la bande originale du livre. Je ne peux donc donner un avis sur ce CD, mais je chercherai peut-être à me le procurer, par curiosité (faut dire, c’est pas banal comme truc).

Vous l’aurez compris, s’il y a un livre que vous devez acheter (ou juste lire), c’est bien celui-là. Sept cent pages de pur bonheur.

La Horde du Contrevent, c’est une véritable épopée, une aventure humaine comme on voudrait en voir plus souvent.

[Pour des critiques ou d’autres avis, vous pouvez aller .]

Et le premier qui fait référence à WoW je lui fait bouffer les touches de son clavier une par une.

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7 réponses à “La Horde du Contrevent”

  1. #1

    Cuchulainn dit :

    « pas de tirades sans fin qui nous font oublier le début une fois arrivé au bout (genre Dune — attention j’aime beaucoup Dune, ne me faites pas dire ce que je n’ai pas dit) »
    Ben quoi, t’as peur que je dynamite ta boite aux lettres? x)

    Bel article sinon. Je note pour ce bouquin! =)

  2. #2

    Guillaume dit :

    C net c’est joliement écrit ce petit article sa donne envie de le lire (si c’était ton but c’est atteint pour moi), J’ai pas tout lu les extraits parce que sinon j’aurais moins l’envie de lire. Juste une ptite critique qui peut s’avérer constructive, peut être il faudrait réfléchir à la forme de l’article pour qu’on puisse rester concentré tout du long (genre mettre de la couleur ou ce genre de connerie) mais en tout cas le fond est très bon.
    Mis à part ça que fais tu ce soir, est ce que ca te dirait de venir chez moi (avec ptite dizaine de gens) pour se faire une ptite bouffe??

  3. #3

    Guillaume dit :

    Tiens c’est sympathique de donner d’autres sources pour les critiques de livres 😉

    J’ai l’édition avec le CD, et c’est un complément appréciable au livre. Pas indispensable, mais quelques musiques sont très agréables et remémorent très bien certains passages du récit.
    A écouter après la lecture, certains morceaux pouvant « spoiler » l’histoire.
    En tout cas moi je m’en suis servi pour mettre de l’ambiance dans mes parties de JDR ^^

    Signé
    -L’auteur du Blog de L’Hecture 😉

  4. #4

    Merlin l’enfanteur | Entrequote charolaise dit :

    […] et plus féerique, penchez-vous plutôt sur celui-ci. Mais après avoir lu les première pages de La Horde de Contrevent, je peux déjà vous affirmer que mon avis devrait rejoindre celui de mon cher cobloggeur et que […]

  5. #5

    BuzzerMan dit :

    Mes premières impressions sur l’article juste au-dessus étaient bonnes : j’ai vraiment aimé ce livre.
    Que rajouter… C’est l’un des romans le mieux écrit, le mieux construit et le plus agréable à lire que j’ai eu dans les mains. Bon OK, je suis peut-être ni très exigeant, ni un très grand lecteur mais je pourrais le relire tout de suite et en tirer encore du plaisir. M’est avis aussi que tout le monde devrait l’essayer, et même Personne d’ailleurs ^^.
    Merci bien de me l’avoir présenté et prêté mon cher Mamelouk !

  6. #6

    Le Mamelouk dit :

    De rien, ça me fait plaisir 😉

    En passant en librairie, j’ai vu La Zone du Dehors en format poche (comme tu me l’avais fait remarqué), je l’ai pris direct. On verra ce que ça donne.

  7. #7

    La Zone du Dehors | Entrequote charolaise dit :

    […] suis parvenu à la fin du premier roman d’Alain Damasio (mais si, rappelez-vous, Le Mamelouk a parlé de lui ici !) paru en 1999, ré-édité en 2007 par La Volte suivi d’une sortie en poche chez Folio SF […]

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