Laisse-moi entrer

Par Le Mamelouk
Couverture et affiches de Laisse-moi entrer

« Oskar…
Cela provenait de la fenêtre. Il ouvrit les yeux et regarda dans cette direction. Il vit les contours d’un petit visage de l’autre côté de la vitre. Il écarta ses couvertures mais avant qu’il ait eu le temps de sortir de son lit, Eli murmura :
– Attends. Reste dans ton lit. Est-ce que je peux entrer ?
Oskar chuchota :
– Oui.
– Dis que je peux entrer.
– Tu peux entrer. »

Oskar a 12 ans, il vit seul avec sa mère au cœur d’une banlieue glacée de Stockholm. Il est martyrisé par trois adolescents de son collège. Eli a emménagé un soir dans l’appartement voisin. Un homme l’accompagnait. Elle sort le soir, semble ne craindre ni le froid ni la neige et exhale une odeur douceâtre et indéfinissable.

Laisse-moi entrer, traduction française de Låt den rätte komma in, est un roman suédois de John Ajvide Lindqvist, best-seller dans son pays.

Couverture de l'édition Milady Ce livre nous conte une histoire de vampire à travers la relation de deux enfants, Eli et Oskar, qui vont apprendre à apprécier la compagnie de l’autre malgré une barrière qui semble infranchissable, de part la véritable nature d’Eli. À la fois doux, calme et beau lors des rencontres entre les deux enfants, ce roman renferme une certaine noirceur, avec des scènes parfois dérangeantes, violentes, voire cruelles. Cette dualité du récit, que l’on retrouve en la personne d’Eli, nous accompagne tout au long de la vie de cette petite banlieue secouée par des drames à répétition. Lindqvist nous invite a découvrir la vie de ses habitants qui luttent continuellement contre leurs propres démons, rien n’est tout blanc ni tout noir, la neige semble grise lorsqu’elle tombe à Blackeberg. La venue d’Eli dans cette banlieue n’est pas la cause du malheur, elle vient juste s’ajouter aux autres.

Si le style d’écriture de Lindqvist n’a rien d’extraordinaire (mais ce n’est qu’une traduction du suédois, il est donc difficile de juger), Laisse-moi entrer est pour moi ce qu’on appelle un page turner, à savoir un livre qui sait vous captiver et que vous ne lâchez plus avant d’en voir le bout. L’auteur sait distiller les détails qui nous aident à en savoir plus sur la vie d’Eli, et mêle les différents points de vue des personnages pour ne jamais nous lasser. Il livre ici un roman passionnant, à la fois tendre et déstabilisant, qui mérite que vous y jetiez un œil (mais juste un, il faut garder l’autre pour pouvoir le lire).
 
 

Affiches de Morse (Let the right one in)

En 2008, John Ajvide Lindqvist signe l’adaptation au cinéma de son livre, dont il écrira le scénario : Let the right one in (Morse en France), réalisé par Tomas Alfredson.

L’auteur parvient avec brio à condenser les 550 pages de son livre en 1h55, en passant sous silence un grand nombre d’éléments, notamment le background des personnages simplement cités ou que l’on pourra croiser dans le film. Ces personnages sont toutefois interprétés de manière très juste par un casting qui semble taillé sur mesure pour le roman. On y retrouve les habitants de la banlieue au visage grave, meurtri, le père d’Oskar un peu paumé…

Lina Leandersson dans Morse

Mention spéciale pour Lina Leandersson qui interprète admirablement Eli ; son regard, ses attitudes, son sourir en disent beaucoup plus que ses paroles, le tout superbement filmé avec des gros plans fantastiques. Kåre Hedebrant, qui interprète Oskar, parvient lui aussi à camper avec talent un jeune adolescent en quête de repères, qui se construit, avec des réactions qui peuvent sembler parfois hors de propos mais soulignant au final son instabilité.

Ce film, que l’on pourrait prendre en premier lieu pour un banal film de vampire (dans le cas où l’on aurait seulement lu le synopsis), nous conte plutôt l’histoire d’une relation entre deux personnes à la fois seuls et différents. Ce n’est pas un vulgaire film d’horreur, le ton est plus posé, tout se joue sur cette ambiance de banlieue morne voire glauque, des adjectifs que l’on pourrait apposer aux habitants eux-mêmes. Nous avons affaire à une histoire d’amour et d’amitié où le jeu des regards et des non-dits est sublimé par des dialogues épurés, tirés du roman.

Kåre Hedebrant dans Morse

Ce film lent mais passionnant nous rappelle qu’il existe un cinéma autre que français ou américain, qui nous offre un style différent et des ambiances inhabituelles qui méritent le détour. À noter que le film a reçu de nombreuses distinctions : Grand prix du festival de Gérardmer 2009 (France), Grand prix du festival Tribeca New York 2008, Grand prix de Sitges 2008, 5 Guldbaggen (Césars) suédois 2009.
 
 

Affiches de Laisse-moi entrer (Let me in)

En 2010, Matt Reeves décide de réaliser un remake de ce film pour les États-unis parce qu’ils ne sont pas fichus de lire des putains de sous-titres afin d’offrir une meilleure visibilité à cette œuvre. Ainsi naît Let me in (Laisse-moi entrer en France).

On suit cette fois l’histoire de… Abby et Owen (il faut croire que Eli et Oskar sonnaient trop « exotiques ») interprétés par Chloë Moretz et Kodi Smit-McPhee. Si ce dernier parvient a être convaincant dans le rôle d’Oskar, je ne peux pas en dire autant de Chloë Moretz ; non pas qu’elle joue mal, au contraire, mais je trouve qu’elle n’était pas du tout faite pour ce rôle : on perd avec elle toute l’ambiguïté autour du sexe d’Eli.

Chloë Moretz dans Let me in

Tous les personnages ont d’ailleurs subi lors de ce remake, les habitants de la banlieue —paumés, alcooliques— deviennent des jeunes gens en bonne santé (baraqué ou sexy), le prof de sport espagnol devient un Niko Bellic Dieu sait pourquoi… On pourrait presque croire que ce film est une adaptation du premier film et non pas du roman (une adaptation d’une adaptation, grosse malheur !), si certains détails ne venaient pas prouver le contraire.

Kodi Smit-McPhee dans Let me in

Je passerai sur les séquences en 3D complètement hideuses et superflues pour soupirer devant un film qui semble vous crier constamment USA ! USA ! mais aussi Jésus ! Jésus ! L’aspect religion est certes présent dans le roman, mais pas de la même façon que dans ce film où l’on se tape de la bénédicité avant chaque repas et des photos de Jésus accrochées aux miroirs. Cette omniprésence de la religion commence sérieusement à me lasser, comme par exemple dans cette bouse de Je suis une légende qui se veut l’adaptation du roman de Matheson, mais qui ruine totalement l’idée du livre avec cette fin lamentable (Dieu nous sauvera du démon bla bla bla).

Pour conclure, ce remake américanisé est une version plus édulcorée, plus grossière (dans le sens moins raffinée, moins subtile) du film original qui lui reste supérieur.
 
 

Lina Leandersson dans Morse

Je vous conseille donc le roman Laisse-moi entrer, une histoire à la fois belle, sanglante et dérangeante, à des lieux des romans de bit lit avec des vampires qui brillent dans le noir.

Si vous n’aimez pas lire, je vous conseille chaudement son adaptation fidèle intitulée Morse par chez nous, petit bijou cinématographique, qui vous poussera peut-être à acheter le roman par la suite, afin de trouver certaines réponses à vos questions (mais pas toutes).

Je vous déconseille toutefois le remake de 2010, à moins que vous soyez un fan inconditionnel de Chloë Grace « Hit-Girl » Moretz, ce que je pourrais comprendre.

Quelqu'un a dit Chloë Moretz ?

 

Laisse-moi entrer (2004)
Titre original : Låt den rätte komma in (Suède)
Traduction française : Carine Bruy
Éditions Télémaque, Grand format, 550 pages, 22.50€
Éditions Milady, Poche, 608 pages, 9.00€ (À paraître le 24/06/11)

Morse (2008)
Titre original : Låt den rätte komma in (Suède)
Titre us : Let the right one in
Réalisé par Tomas Alfredson
115 min

Laisse-moi entrer (2010)
Titre original : Let me in (USA)
Réalisé par Matt Reeves
116 min

 

Eli et Oskar dans Morse

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4 réponses à “Laisse-moi entrer”

  1. #1

    BuzzerMan dit :

    Ce serait pas la deuxième fois que tu baves sur Je suis une légende dans un post ? J’ai pas encore lu le bouquin mais c’est vrai que la fin du film fait peur (dommage d’ailleurs, le reste est plutôt cool).

    Merci pour la découverte, le libre et le film me font bien envie. Par contre, il me semble que tu lis des trucs de vampire ces derniers temps, tu tombes dans la mode ou tu suis les bonnes trouvailles de quelques éditeurs qui eux surfent sur la mode ?

  2. #2

    Le Mamelouk dit :

    Pour Je suis une légende c’est possible, en même temps c’est pour moi l’exemple parfait de l’adaptation foireuse.

    Après j’ai pas vraiment l’impression de lire tant de trucs que ça sur les vampires. J’étais allé voir Morse au cinéma et ça faisait longtemps que je voulais lire ce livre, j’ai profité de l’article pour parler des deux en même temps.
    Peut-être que tu penses aussi au Bifrost spécial Vampires, mais dans ce cas c’est eux qui surfent sur la vague, pas moi ! 🙂

    Cela dit, si on met de côté la bit lit qui a maintenant son propre rayon dans les librairies aux côtés de la Fantasy et de la SF (à mon avis c’est juste une mode, ça passera), le phénomène » Zombie » reste beaucoup plus présent que le « Vampire », et ce tous supports confondus.

    Mais j’avoue trouver les vampires (les vrais de vrais, pas les Robert Pattinson) beaucoup plus classes que les zombies, bien qu’ils soient similaires à certains égards. Sang ou cerveau ?

  3. #3

    referencement dit :

    ça avait l’air bien parti, mais je dois avouer que « Je suis une légende » m’avait bien laissé sur ma faim, ayant lu le roman de Matheson plusieurs années auparavant et l’ayant beaucoup apprécié. C’est un livre vraiment glauque et prenant, qui ne donne pas de réponses définitives et se termine plutôt mal, donc inacceptable pour une certain vision du cinéma US 😉

  4. #4

    BuzzerMan dit :

    (en relisant ce dernier commentaire, je me demande si c’est pas un spam finalement…)

    J’ai vu le film de Tomas Alfredson ce weekend et c’était vraiment super bien !
    C’est délicat (et non lent), doux, presque tendre… Et pourtant, on assiste à un meurtre dès les premières minutes ! Tu rends très bien hommage au film dans ton article donc je vais pas m’étendre, mais en tout cas, merci de l’avoir présenté. Comme quoi, on peut mixer vampire et relation amoureuse sans tomber dans des bouses infâmes…
    Ça donne clairement envie de lire le roman s’il y a plus d’éléments sur les personnages autres que principaux.

    (Il faut que je le revois en VO pour apprécier le suédois quand même)

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